Quel bilan tires-tu de ton précédent album Mozaik Kreyol ?
Admiral T : Je suis très fier de ce disque. C'est un album qui a bien duré dans le temps car il est toujours joué en sound system ou en radio. Il représente exactement ce que je suis. Lorsqu'on l'a enregistré, on ne pensait pas que ce disque aurait un tel impact sur le public.
As-tu conscience du rôle d'exemple que tu peux avoir pour une certaine jeunesse Antillaise ?
Est-ce que tu y penses lorsque tu écris tes textes ?
AT : J'ai tout à fait conscience de mon rôle d'exemple, surtout vis-à-vis des jeunes. On m'arrête tous les jours dans la rue pour me dire des choses constructives par rapport à ce que je dis dans mes textes. Les gens me poussent à continuer dans ce sens. Ils apprécient aussi ma musique. Quant j'écris, je me concentre essentiellement sur ce que je trouve intéressant à dire et à défendre. Je n'hésite pas non plus à pousser des coups de gueules lorsque je le trouve nécessaire. C'est naturel chez moi, je ne calcule pas les choses : j'écris ce que je vis et je vis ce que je dis.
Quel effet cela fait-il de te retrouver si populaire dans ton pays ? Quels en sont les côtés qui te gênent et ceux que tu apprécies ?
AT : Lorsque j'essaye d'analyser pourquoi est-ce que les gens m'aiment autant, je pense que c'est essentiellement dû à ma façon de penser et de voir les choses. C'est un honneur et une fierté d'être aussi populaire. À la base, je travaille dur pour atteindre les buts ce que je me suis fixé et si les gens peuvent ensuite se reconnaître dans mes messages, c'est tant mieux. Je suis arrivé à un stade où tout le monde me connaît dans la rue, partout je passe, on m'arrête pour discuter avec moi. Aujourd'hui, il y a certaines choses que j'ai du mal à faire. Pour prendre un exemple, si j'ai des courses à faire et que je suis pressé, je préfère demander à ma femme d'y aller à ma place car je sais que je risque de me faire arrêter plusieurs fois. C'est un côté parfois difficile à vivre au quotidien.
Y'a t'il beaucoup de personnes qui viennent te demander des conseils ?
AT : Il y a pas mal de jeunes qui viennent me voir pour me dire qu'un de mes morceaux les aidé à un moment difficile dans leur vie. Ensuite, ceux qui m'accostent pour me parler de reggae, je leur dis tout d'abord qu'il ne faut pas être pressé dans la musique. C'est vrai qu'avec les diverses émissions de télé réalité, pas mal de gens pensent qu'on peut devenir une star du jour au lendemain. Or un artiste a besoin de temps pour se développer, c'est ce qui te donne l'expérience. Tu ne peux pas atteindre un bon niveau tout de suite. Quant tu arrives trop haut sur l'arbre et que celui-ci n'a pas de bonnes racines, tu peux facilement tomber et en plus de très haut. Il faut bien travailler et attendre sereinement son tour. Pour ma part, j'ai quand même pas mal galéré pour arriver où j'en suis, surtout que c'était très dur. Il y a quelques années, le dancehall avait vraiment une mauvaise réputation. On était un peu considéré comme des voyous qui aboyaient dans un micro. Je suis quand même content que toutes ces années de travail portent un peu ses fruits.
Entre tes deux albums, on t'a assez peu vu sur des compilations, pourquoi ?
AT : C'est une volonté de ma part, je n'avais pas trop envie de me disperser. Avant la sortie de mon premier disque, j'ai posé sur plusieurs compilations car j'avais envie de créer un buzz autour de mon nom. Maintenant, le public me connaît. Ensuite, quand Sael m'appelle sur mon album ou que je fais un duo avec Dominik Coco, j'y vais avec plaisir et sans réfléchir. De toute façon, je n'ai pas spécialement le temps d'enregistrer des titres sur des compilations. Même si les gens ne m'ont pas entendu entre les deux albums, j'ai eu pas mal d'occupation, ne serait ce que pour la promotion du film dans lequel j'ai tourné Neg' Maron. Il a aussi eu l'arrivée de mes deux enfants. J'ai été «obligé» de prendre un break pour m'occuper d'eux.
Qu'est-ce que la paternité a changé pour toi ?
AT : Comme j'ai eu des jumeaux, il a fallu que je m'organise ne serait-ce que pour le temps de sommeil. J'ai dû faire des choix. Auparavant, je pouvais travailler la musique à n'importe quel moment de la journée ou de la nuit. Maintenant, je me mets à chanter lorsque j'ai un moment de libre. Même si j'aime la musique, je pense que l'éducation de mes enfants passe avant tout chose. Je me suis investi à fond dedans. En tant qu'homme, la naissance de mes deux enfants m'a donné de nouvelles responsabilités, je ne vois plus certaines choses de la même façon. C'est un plaisir de rester chez toi tranquillement pour t'occuper de tes enfants.
Quel était ton état d'esprit lorsque tu as commencé à réfléchir à ton nouvel album ?
AT : J'y pense depuis une année au moins. Je savais qu'il serait très attendu par mon public. Au final, j'ai fait comme d'habitude : j'ai privilégié la vibe et essayé de me mettre le moins de pression possible. J'ai vraiment commencé à travailler l'album concrètement il y a quelques mois seulement. Ce qui m'intéresse c'est avant tout de faire des morceaux qui me plaisent. Ensuite, c'est le public qui s'approprie ma musique.
Cet album n'a toujours pas de titre...
AT : Je préfère d'abord écrire toutes les chansons avant de trouver un titre qui représente la totalité de mon travail. Par rapport à Mozaik Kreyol, cet album sera encore plus large. C'est comme si je mettrais dans un sac toute ce que j'ai de plus cher et que j'essayais d'aller le plus loin possible juste avec ça. C'est le concept principal de ce disque.
Comme tu possèdes l'appui d'une major compagnie, il t'aurait été facile d'aller chercher en Jamaïque les meilleurs riddims du moment, au lieu de ça, tu préfères prendre tes sons chez de jeunes producteurs locaux, pourquoi ?
AT : Lorsque je pense à réaliser un album, j'ai envie de créer quelque chose de personnel et ne pas reprendre des rythmiques Jamaïquaines déjà existantes. Cela me permet de discuter directement avec les compositeurs, afin qu'ils s'adaptent à mes textes et à mes envies. Il est très difficile de le faire avec des Jamaïquains qui ont plutôt tendance à t'imposer des choses. Ce n'est pas parce que le mec est connu qu'il va forcément te donner ce que tu veux. Je ne prends que des ambiances musicales qui me plaisent à 100%. J'ai eu la chance de tomber sur des compositeurs ouverts d'esprits qui m'ont donné ce que je leur ai demandé. C'est ma façon de travailler. Sur ce CD, on trouve des personnes comme Scorblaz, Phantom, Bost & Bim ou Chris Alleman (ndr : compositeur du titre Tempted To Touch du chanteur Rupee). Pour conclure, je ne regarde pas le nom d'une personne avant de travailler avec elle, ce qui m'importe c'est la qualité des musiques qu'on me propose et les relations qu'on va pouvoir avoir ensemble.
Dans la nouvelle génération, on trouve de plus en plus de DJ's qui ne rentrent plus dans certains clichés liés au reggae (l'herbe, le rastafarisme...). Qu'en penses-tu ?
AT : Heureusement que cela se passe comme ça aujourd'hui. Ça veut dire que les artistes actuels s'assument et possèdent leur propre personnalité. Je me rappelle lorsque j'ai commencé à toaster en sound system : un jeune du ghetto qui chante du dancehall et qui ne fume pas... C'était chaud pour moi au départ. De toute façon, je suis quelqu'un d'authentique qui dit ce qu'il pense vraiment.
Avec ton dernier duo avec Dominik Coco sur le projet de KSS, on entend une évolution de ton style vocal, ta voix devenant de plus en plus mélodique...
AT : J'ai toujours aimé chanter même lorsque je faisais du fast-style. Depuis le départ, j'écoute beaucoup de chanteurs comme Glen Washington ou Admiral Tibbett. J'aime aussi les morceaux très cool, qui parlent d'amour. J'ai également grandi avec ce genre de reggae. Maintenant, au fur et à mesure, je me suis aperçu que j'avais également envie et besoin de chanter. Ces derniers temps, je trouve que les riddims dancehall ont atteint le plafond en Bpm, j'ai du mal à écouter ça à longueur de journée. En ce moment, je suis plutôt dans une vibes reggae et culturelle.
Tu n'as pas un peu peur de surprendre ou de décevoir les gens ?
AT : Surprendre le public est toujours intéressant. Après, je n'ai pas arrêté le fast-style pour autant, il y en aura forcément sur cet album...
La dernière fois qu'on s'était vu, tu m'as dit que tu avais du mal à réfléchir en Français pour écrire tes textes, les choses ont-elles évoluées depuis ?
AT : Le français est une langue assez douce contrairement au créole. Du coup, lorsque, par exemple, j'écris une chanson d'amour, le Français me vient plus naturellement. Je ne me force pas à écrire dans une langue plutôt qu'une autre, c'est selon ma vibes par rapport à la musique. Si tu te souviens bien, à mes débuts, je ne chantais qu'en français. Finalement, j'ai vu que le créole passait aussi très bien sur du dancehall.
Est-ce que tu écoutes de la variété française ?
AT : Comme je te l'ai déjà dis, j'écoute toutes sortes de musiques différentes. Je ne vais pas te mentir, c'est ma femme Jessica qui m'a initié à la variété française. Il a certains morceaux que j'aime beaucoup comme les derniers singles de Lara Fabian, Amel Bent ou de Natacha St-Pierre. De toute façon, je n'ai rien à cacher sur mes goûts musicaux.
Qui as-tu voulu invité sur cet album ?
AT : T.O.K et Diam's. Artistiquement, j'aime beaucoup les T.O.K. Lorsque j'ai rencontré Bassie, l'un des membres de ce crew, le courant est très bien passé entre nous. Quant je pense à une combinaison, j'ai d'abord envie que les choses soient carrées humainement parlant. Parfois, certains artistes Jamaïquains ne pensent qu'à prendre l'argent sans se préoccuper du reste et du côté artistique de la chose. Je trouve ça dommage. Sur mon disque, il y aura aussi une combinaison avec Diam's. J'aime beaucoup ce qu'elle fait. Lorsque j'ai lu des interviews d'elle, je me suis aperçu que c'était quelqu'un qui avait des choses à dire. C'est donc naturellement que j'ai été la voir. Elle était aussi très contente de travailler avec moi. Les vibes ont parlé. En plus, on a écrit ce titre en pleine période des évènements de banlieue. Je viens du ghetto en Guadeloupe et elle est issue d'une banlieue en métropole. Même si ce sont deux réalités différentes, cela se rejoint un peu. Nous sommes considérés comme des marginaux dans cette société. On retrouve souvent les mêmes problèmes.
Ton titre Retour Au Pays raconte un peu l'histoire de beaucoup d'Antillais qui ont été obligés d'aller en métropole pour aller chercher du travail...
AT : C'est quelque chose que j'entends depuis que je suis petit, des gens qui reviennent chez eux après avoir passé trente années en métropole. Les personnes partent là-bas pour avoir une meilleure vie et pour trouver du travail. Je pense que ça a été dur pour les gens de s'adapter, ne serais-ce qu'au niveau du climat. Ensuite, même si tu es Français, à cause de ton faciès, tu te retrouves plus souvent contrôlé par la police que les autres. Il a quantité de personnes qui se retrouvent dans ce cas de figure, cela me tenait donc à c½ur d'aborder ce thème sur mon album.
Tu as aussi tenu à écrire un hommage au tout puissant sur ce disque ?
AT : Quand j'écris un texte, il y a souvent une ligne ou deux qui parle de Dieu. Je ne fais partie d'aucune religion. Pour moi, c'est ce que tu as dans ton c½ur qui compte. C'est la première chose que je regarde chez un homme bien avant sa couleur, son niveau social ou sa religion. L'important est d'avoir de l'amour et du respect pour l'autre, c'est ce que je défends. Plus que les paroles, ce sont les gestes que tu fais tous les jours qui comptent le plus. Tu peux aussi bien avoir des amis musulmans, catholiques ou même athées dans ton entourage et t'entendre très bien avec tout le monde.
Dans ton titre Doctè Ka Malad, tu finis ton texte par cette phrase : «si tu vois quelqu'un qui souffre, ne le juge pas, ne le méprise pas» ?
AT : C'est souvent ce qui se passe dans notre société. Généralement, le regard des gens est assez dur par rapport à ceux qui ne sont pas comme eux. Je pense qu'il est primordial de respecter la souffrance de l'autre parce que tout peut arriver à n'importe qui. Le problème de l'homme c'est qu'il juge les personnes avant même de savoir ce qu'elles sont et ce qu'elles ont vécu pour en arriver là où elles sont. Il ne faut jamais rire de la souffrance des autres. Finalement, devant Dieu, nous sommes tous égaux.
Même lorsque tu écris des textes «bashment», tu ne peux pas t'empêcher de rajouter un petit message...
AT : Même quant tu fais la fête, il peut y avoir aussi des mauvais côtés. Il y a souvent des personnes qui ne viennent pas pour faire la fête mais pour foutre le bordel et gâcher la soirée.
Il y a souvent des côtés utopistes dans tes lyrics...
AT : C'est vrai que les choses ne risquent pas de changer demain grâce à une chanson. Ensuite, il y a quand même des gens qui viennent me voir en disant qu'un de mes textes les a fait réfléchir sur un problème précis. De toute façon, je ne peux pas m'empêcher de chanter ces choses-là parce que c'est ce que j'ai envie de dire et d'écrire.
Sur ce disque, il y a plusieurs textes qui sont empreint de nostalgie alors que tu es encore assez jeune, est-ce un excès de maturité ?
AT : (rires) Comme j'ai été élevé dans le ghetto, je me suis retrouvé confronté très tôt à la réalité. Il a fallu que je me débrouille très vite tout seul. Et même si c'était parfois très dur d'être dans la misère, je sais ce que c'est que de vivre dans l'harmonie. Autour de moi, les gens se côtoyaient et s'entraidaient assez facilement. Depuis quelques années, j'ai l'impression que pas mal de choses se sont perdues et que les personnes manquent de plus en plus de respect par rapport aux autres. Il est donc normal que je sois un peu nostalgique lorsque je regarde derrière moi.
Comment as-tu vécu l'histoire de la loi du 23 février 2005 qui reconnaît le «rôle positif» de la colonisation française ?
AT : Comme le peuple, c'est-à-dire que je me suis senti trahi par nos politiciens. Ils ont fait passer cette loi en douce en pensant que ça passerait très bien comme ça. Cette loi a réveillé des blessures chez pas mal de gens. Pour moi, l'expression «colonisation positive» est un oxymore, ce sont deux mots qui ne peuvent pas aller ensembles.
Que penses-tu de la date choisie par le gouvernement (le 10 mai) pour commémorer l'abolition de l'esclavage ?
AT : Qu'il y ait une date nationale pour commémorer l'abolition de l'esclavage, je trouve ça déjà bien. C'est un grand pas. Après, pour le choix d'une date en particulier, chaque personne à ces opinions. De mon côté, je n'ai pas envie de prendre position là-dessus.
Je pense que tu dois être content que le sound Arawak soit enfin sacré cette année Champion de France des sound systems ?
AT : Cela fait trois ans que mon frère (ndr : qui est l'un des sélecteurs du sound) essaye d'avoir ce titre. C'est quelqu'un qui oeuvre depuis toujours pour les sound systems. Il est à 100% dans cet esprit. Il y a toute une partie de la nouvelle génération ne veut pas entendre parler de sound systems, ils n'ont pas été éduqués avec ça et préfèrent aller en soirée. Maintenant, tout le monde veut juste prendre son pied et je trouve ça dommage.
Alors qu'énormément d'artistes Antillais viennent en France pour continuer leur carrière, toi, tu restes toujours en Guadeloupe, pourquoi ?
AT : Je n'ai jamais eu le désir d'habiter autre part qu'en Guadeloupe. Toute ma famille vit ici et j'aime bien rester auprès d'eux. Il est vrai que beaucoup d'artistes qui marchaient bien aux Antilles se sont déplacés vers la métropole pour essayer d'avoir un succès national. En ce qui me concerne, j'ai eu une énorme réussite avec mon titre Gwadada un peu partout en France tout en restant ici.
De plus en plus d'artistes font leur propre blog, de ton côté, tu possèdes un site Internet officiel qui n'a pas été réactualisé depuis un bon moment...
AT : Comme je suis très pris par ce que je fais, j'ai eu peu de temps pour le renouveler. Mais, je pense qu'il devrait y avoir des news très bientôt.
J'aimerais qu'on revienne quelques instants sur Neg' Maron, le film dans lequel tu as tourné...
AT : Je garde un très bon souvenir du tournage de ce film. Quand je vois que Neg Maron est resté plusieurs semaines dans les salles et que les spectateurs ont bien apprécié, je suis fier de ça.
On t'a proposé à participer à d'autres films depuis Neg Maron ?
AT : Pas vraiment non. Par contre, Jean-Claude Flamand le réalisateur travaille sur un nouveau film pour 2007 et normalement je devrais jouer dedans.